07 février 2006

L'incroyable histoire d'Annick et des dattes changées en caviar

Annick, c'est

notre cousine

d'Amérique.


En fait, nous n'avons aucun lien de parenté mais pour nous, elle fait partie de la famille : nous la connaissons depuis près de 25 ans, nous avons été faire du ski dans son berceau natal dans les Alpes, nous sommes allés la voir à Dallas en 1996 lorsqu'elle habitait avec son texan de mari …

Annick, c'est la France qui ose et qui tente. C'est la petite française qui part aux Amériques, qui rêve en anglais, et qui un jour met toutes ses affaires dans un camion, dit adieu à Dallas et au texan. Elle parcourt 2150 km et débarque à Boston, sans y connaître personne. En 15 jours elle trouvera un boulot, un appart et l'énergie pour y réussir.

Elle vit à Boston depuis huit ans, et nous la revoyons régulièrement lors de ses transits, tous les chemins aériens menant à Paris, et non à Rome comme le prétend le proverbe (autre époque, autres lieux :- )

L’appel du désert


L'an dernier, lors d'un séjour à Djerba où elle avait rejoint son frère et sa petite famille pour se reposer, elle a fait la connaissance d'un guide local très sympa. Echange de téléphones… Il lui propose de lui organiser un trek sur mesure. Plus exactement une méharée puisqu'il a une chamelle et un chamélon (bébé chameau), du coté du Chott El Djerid.

"As-tu envie de te lancer hors des sentiers battus ?" Annick réfléchit une seconde et dit "Banco !", consulte tous les sites de trek pour savoir comment s'équiper, achète le meilleur duvet, prévoit 6 lampes, dont une frontale (pour éviter les rencontres surprises pendant la nuit !), des lingettes, des t-shirts respirants, des pantalons baroudeurs…

La date du trek est finalement arrêtée : du 23 novembre au 2 décembre. Elle fait donc escale à Paris le mardi 22 novembre, ce qui nous donne l'occasion de passer une bonne soirée à la maison. Et on se donne rendez-vous pour l'escale de retour, le samedi 3 décembre.

Fast forward. Elle nous montre ses photos et nous raconte son trek : d'abord un accueil très chaleureux dans la famille de son guide, où tout le monde se met en quatre pour elle, allant même jusqu'à l'habiller en costume traditionnel et à lui faire des tatouages au henné sur les mains.

Et un très beau trek de trois jours dans le désert, encadré par le guide et son cousin, avec un jeune chameau flirteur et sa maman pas chameau du tout, des bivouacs à la belle étoile avec les galettes que l'on fait cuire sur le feu, les levers de soleil sur les dunes, des marches de 2 ou 3 heures pieds nus dans le sable, une escale dans un très bon hôtel pour se décrasser un peu…

Bref une vraie aventure loin de la foule et des hôtels-club de la côte au touche à touche, un bon aperçu de la vie des gens, et puis la gentillesse légendaire des tunisiens qui malgré la saturation touristique ont su conserver le sens de l'hospitalité.

L’opération «des dattes pour Boston»


Donc voici Annick dans l'entrée de l’appart qui rentre de son périple saharien chargée comme une «chamelle»: le guide et son cousin ont en effet cueilli pour elle 10 kilos de dattes et ils lui ont très gentiment offerts en cadeau. De bonnes grosses Deglet Nour moelleuses et parfumées, sans conservateurs, la peau mate, et sans enrobage de sucre.

A noter qu'à l'embarquement à l'aéroport de Tozeur, Annick doit payer 80 € de surplus de bagages à cause des dattes. Mais bon, ce sont des souvenirs de vacances originaux et pleins de saveur.

A présent se pose le problème de l'importation des dattes aux USA. Premièrement les douanes américaines sont pointilleuses sur les produits alimentaires (à une certaine époque, il était interdit d'importer des fromages au lait cru, non pasteurisé…).

Et l'on ignore si les dattes sont sur la liste noire… Mais comme depuis le 11 septembre, tout ce qui vient d'un pays arabe est suspect, on doute qu'ils laissent entrer des dattes dans le sanctuaire américain ;-)

Deuxièmement, même si Annick a prévu d'en envoyer quelques kilos à sa famille, sa valise dépasserait de 6 kg le poids autorisé, et cela ferait encore un surcoût de bagages.

Après une réunion stratégique au sommet, la tactique de sioux est arrêtée : d'abord emballer la marchandise suspecte dans les sacs de congélation hermétiques eux-mêmes enfermés dans des Tupperware, pour ne pas affoler la truffe des chiens renifleurs.

Puis tenter un premier envoi d'un kilo pour tester les défenses de l'ennemi et voir si le colis postal passe à travers les mailles du filet… Et dans un deuxième temps, si tout se passe bien, envoyer le reste de la cargaison par la même voie.

De la vraie valeur des dattes



Annick achète donc pour 100 € de Tupperware. Et renonce à s'occuper des envois car la Poste ferme à midi le samedi, et qu'il est déjà 11 h 30 lorsque l'opération "emballage" est terminée. Nous regardons sur le site internet de La Poste pour évaluer les frais postaux, et on arrive au chiffre de 50 € environ.

Le lundi, je fais un premier envoi d'un kilo dans un petit Tupperware plat sous emballage clé en main Postexport.
Coût : 23 €.

Rappel :
80 € de bagages à Tozeur + 100 € de Tupperware + 23 € = 203 €


Le premier lot ayant déjoué les pièges des lignes ennemies, la traque des chiens et la suspicion vis à vis d'un colis estampillé France, nous décidons d'enclencher la seconde phase de l'opération "Des dattes pour Boston".

Mais au moment d'envoyer la suite, je m'aperçois que les 4 grandes boîtes Tupperware restantes ne rentrent pas dans les emballages standard de la Poste. Au guichet où j'expose mon problème, le guichetier me suggère d'emballer moi-même les colis dans du papier kraft, la Poste acceptant ces colis jusqu'à 30 kg.

Je déniche 2 cartons de vins à la cave, et par chance réussis à y caser les 4 boîtes restantes. Comme l'ensemble pèse près de 6 kilos, Armand m'aide à les transporter jusqu'à la Poste.

Arrivés au comptoir, nous remplissons les papiers de douanes et faisons enregistrer les envois. Là, douche froide : la guichetière nous réclame 104 € !

Comme Annick s'est donné déjà du mal pour ramener ces fameuses dattes en France, et que ces dattes cueillies sous ses yeux et qu'on lui a offertes ont acquis une valeur sentimentale et symbolique -et puis parce que nous avons accepté la mission spéciale commando :"Réussir l'opération dattes clandestines ou mourir" et qu'il n'est plus temps de reculer-, nous aussi, nous disons "Banco !"
Passez la monnaie.

On reprend les comptes :
80 € de supplément de bagages+ 100 € de Tupperware + 23 € le 1er kilo + 104 € les 6 kilos suivants = 307 € !!


Combien coûte un kilo de dattes au supermarché ? 5 € le kilo à Monoprix (mais en vrac à Barbès, sans doute 3 ou 4 €).

Quel est le prix de revient des dattes d'Annick ?
307 € / 10 kg = 30,70 € le kilo !


Bien sûr, Annick m'a remboursé les frais, mais quelque part je m'en veux d'avoir été l'un des maillons de cet engrenage fatal et d'avoir creusé ce gouffre financier.

Heureusement, plaie d'argent n'est pas mortelle et cette aventure nous aura bien faire rire au final. Comme dans les fables de La Fontaine, elle est l'occasion d'en tirer une morale

Certains cadeaux sont empoisonnés
Mais on ne saurait pas les refuser.
Alors que faire ? Les accepter,
Puis s'en débarrasser avec célérité.


Si Annick avait décidé de distribuer ses dattes dès son retour sur Paris, elle aurait fait des heureux à peu de frais… Mais, elle comme nous, nous nous sommes obstinés à acheminer le précieux trésor à sa destination finale.

Attendez, cette histoire incroyable n'est pas terminée : bien que j'aie versé 104 € le 16 décembre, le deuxième envoi a mis plus de 3 semaines pour arriver à Boston ! Au tarif que pratique la Poste, j’imaginais qu’ils les envoyaient, a défaut de Concorde, en 747 !

Ubuesque, incroyable, affolant, ruinant, rageant…
Oui, c'est vraiment fou, mais on peut arriver à payer
des dattes gratuites au prix du caviar.


D'ailleurs, Annick, la prochaine fois,
fais-toi offrir 2 kilos de caviar :
les petites boîtes de 100 g
sont hermétiques et rentrent
dans les emballages de la Poste ;-)

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